Sous les masques de Kenzo Takada

En m’ouvrant les portes de son intimité, Kenzo Takada m’invite au voyage. Cet éternel homme-enfant d’une humilité déconcertante, aimant rire et faire rire, peut-être à ses dépens, se livre avec une simplicité mêlée d’un sens de l’autodérision à toute épreuve. Les années de travail où pression flirtait avec passion et les nuits d’ivresse, n’ont pas altéré cet amoureux de la liberté. Bien au contraire. « Le Monde est Beau » me dit-il en  m’accueillant d’un air amusé. Le ton est donné.

  • Un mot pour vous définir : Un petit japonais
  • Un mot pour définir votre travail : Liberté.
  • Un maître mot : Apprendre.

Le rendez-vous est donné dans le salon épuré d’un remarquable appartement haussmannien. Je suis du côté de Babylone, pourtant tout est rigoureusement maîtrisé dans un pur style japonais. Sur la sonnette deux lettres : K.T. Kenzo est dorénavant Monsieur Takada. Prendre le thé chez Kenzo T est un événement singulier. Ce qui l’est encore plus c’est, qu’à peine installée, il me précise qu’il a mis beaucoup de crème cette nuit pour ne pas avoir les traits trop tirés ce matin. « Est-ce que ça va là? » demande-t-il en touchant sa peau. Kenzo a besoin d’être rassuré. Il peut l’être. Il ne fait pas du tout ses vingt ans.

RENCONTRE

Kenzo grandit à Himeji au cœur du Japon de l’après-guerre. Cinquième de sept enfants, cet homme dont la mémoire étonnante, à l’image de son animal préféré  « l’éléphant », n’a peu ou quasiment pas de souvenir de son père. « Il était absent. » Il n’en dira pas plus. Paradoxalement, la figure maternelle le captive : « J’étais fasciné par ma mère. Elle était omniprésente, d’une élégance incroyable avec ses Kimonos qu’elle portait si bien » . Lorsque je lui demande ce qu’évoque pour lui le mot « enfance » sa réponse est laconique : « J’aime pas l’école » ; et pour cause, sa scolarité est compliquée par une dyslexie. L’expression orale reste un complexe pour cet homme qui paradoxalement multiplie les façons de s’exprimer. « J’ai l’impression que je ne sais pas parler » déclare ce faux-timide qui dit se sentir mal à l’aise dans les diners.

À l’àge de dix ans l’Occident l’interpelle via le cinéma : « Mes premiers films américains m’ont ouvert à la culture occidentale. Le plus impressionnant pour moi, c’était le lit. Je ne savais pas que ça existait. J’ai demandé à ma mère qu’elle m’en fabrique un dans le placard qui servait à ranger les futons. »
Quelques années plus tard, la Bunka College, prestigieuse école de mode à Tokyo, s’ouvre aux garçons. Kenzo Takada sera le premier à s’y précipiter sans se soucier du qu’en dira-t-on et de l’avis de son père, farouchement opposé à ce choix. « L ‘université, de toute façon, ce n’était pas mon truc. »

Lorsque je lui demande comment a-t -il fait pour financer ses études et vivre, il s’exclame en riant « je vendais du tofu ! »  Je reste coite, déroutée par sa réponse. Il me précise alors qu’il était aussi peintre. « Oui, j’étais aussi peintre en bàtiment chez mes colocataires. Pendant six mois, cela m’a permis de payer mon loyer. » Je n’ose pas lui dire que j’ai des travaux à faire à la maison, cela serait indécent.

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Kenzo revient alors sur ses années au Bunka College. « Lorsque je suis rentré dans cette école de design à Tokyo, je me sentais au-dessous de tout ! Je n’avais pas le niveau. »  Kenzo avoue avoir détesté sa première année. « Je ne comprenais rien. »

C’est une rencontre qui lui donne un élan incroyable : « En deuxième année, une femme qui était Professeur de mode a changé ma vie. Elle rentrait de France et j’ai intégré sa classe. » Madame Koike : Kenzo lui doit sa carrière, nous lui devons Kenzo. Ce professeur donne à Kenzo le courage de quitter le pays du Soleil Levant pour Paris. « J’ai pu partir à Paris car j’ai gagné un concours au Japon pour un magazine de mode, ce qui m’a permis d’avoir des publications et de gagner un peu d’argent. »  Sur les conseils de Madame Koike, Kenzo embarque pour un voyage qui se voudra initiatique. « N’ayant jamais quitté le Japon, Madame Koike m’a conseillé de me rendre à Paris en bateau pour découvrir le monde. »

Le 30 novembre 1964, il embarque pour un périple qui, a posteriori, s’avère être la symbiose de tout ce qui fera son style. Singapour, Hong Kong, Bombay, Colombo, Djibouti, Alexandrie, toutes ces escales seront revisitées dans ses créations. Cinquante ans plus tard, il est capable d’évoquer chaque minute, couleur, sentiment émanant de ce voyage qui le mènera jusqu’à Marseille. « Ces escales furent pour moi un énorme choc visuel. Ce voyage m’a transformé en m’ouvrant à la notion de métissage, à l’inconnu, aux cuisines du monde … « 

Kenzo débarque le 31 décembre. Le premier janvier, après une nuit blanche et festive, il arrive à Paris, gare de Lyon. Les premiers mois de vie parisienne n’ont pas grand-chose à voir avec un songe éveillé. « Je ne maîtrisais pas le français et je trouvais Paris très triste. Je m’attendais à découvrir la ville lumière mais c’était du gris, des immeubles sombres et il faisait froid. Je me suis dit que j’allais essayer de tenir au moins six mois. »

Aujourd’hui, avec du recul il admet qu’il ne recommanderait pas à un jeune créateur de s’installer à Paris mais d’y avoir des attaches : « Ici, il y a les plus grands brodeurs, les meilleurs plumassiers, un florilège de journalistes et d’acheteurs, un savoir-faire unique au monde. »

Kenzo Takada évoque alors la chance qu’il a eue : « Imaginez, j’arrive à Paris en 1965 et en Avril 1970 j’ouvre ma première boutique ! J’ai enchaîné en faisant deux couvertures du magazine ELLE. Au début, j’avais très peur et puis j’ai été baptisé le plus parisien des couturiers japonais. » À 30 ans, le 14 avril 1970, il ouvre Galerie Vivienne sa première et ‘minuscule‘ boutique sous le nom de ‘Jungle Jap.’ Des débuts ‘artisanaux’ pour une aventure menée avec des camarades qui prendront une longueur d’avance sur l’époque. Kenzo fait preuve d’audace, impose des associations courageuses, des imprimés exubérants et un style poétique intemporel. « Ce furent des années folles pour moi. Nous travaillions sans arrêt et le soir nous sortions. Je me souviens de Loulou de la Falaise :drôle, excentrique, et si élégante ! Je l’adorais. Je crois que pendant deux ans nous sommes sortis ensemble tous les soirs. »  Kenzo baisse alors les yeux et avec un ton empreint d’une tendre ironie il ajoute : « Après, elle s’est mariée, alors les choses ont un peu changé. »

Intarissable sur le sujet de la fête et des nuits parisiennes, il ne s’arrête plus : « Nous allions au Palace, au Sept et chez Régine. Qu’est-ce qu’on est sorti, on dansait jusqu’à l’aube ! »

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Kenzo aime danser, il m’avoue même avoir pris des cours de flamenco. « Vous savez, j’adore danser et rire ! » Puisqu’il aime danser, je lui demande de me faire une démonstration de Flamenco. Alors il rit. Il précise avec beaucoup d’humour avoir porté des bas résilles lors de ces grandes fêtes parisiennes.

« Vous savez, cette vie était stressante et après 30 ans de stress, mon rêve était de prendre de très longues vacances. Je me souviens de mon dernier défilé, le 7 octobre 1999 au Zénith à Paris. Le 9 décembre, tout était plié, l’aventure se terminait. J’ai voulu partir au Japon pour une nouvelle vie. Mon quotidien était planifié à la seconde près et du jour au lendemain plus rien. Ce fut un grand vide. En réalité, je n’avais pas conscience de la force de mes passions alors j’ai trouvé d’autres moyens d’expressions. Je suis rentré en France et je me suis lancé dans plusieurs projets qui me sont chers comme l’art de vivre et la peinture. »

À l’aube de ses soixante ans, Kenzo Takada décide d’offrir une nouvelle direction à sa vie et se lance alors dans la peinture, ainsi que le piano « mais juste pour détendre mes doigts. » Je lui propose d’aborder son travail de peintre, il m’interrompt. « Je ne peux pas encore dire que je suis un peintre, j’ai trop de doutes, j’ai pris des cours avec un professeur des beaux-arts pour me rassurer ; il faut que je m’y remette. »

Côté peinture, Kenzo puise son inspiration dans le théàtre Nô. Dans ce théàtre japonais, les hommes interprètent le rôle des femmes. « D’abord j’ai adoré les costumes qui me rappelaient mon enfance, et puis il y a la question du dédoublement de personnalité qui est passionnante, bien que cet univers reste très masculin. Savez-vous que les samouraïs adoraient le théàtre Nô? » 

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Le peintre préféré de Kenzo est Matisse, il apprécie en lui sa simplicité et les émotions que dégagent sa peinture. « Vous savez, mon professeur me secoue souvent en disant « Kenzo il n’y a pas d’émotion dans vos peintures ! » Pourtant, à travers ses peintures, Kenzo Takada se met en scène avec un réalisme foudroyant. Je lui demande alors de nous en dire plus sur le théàtre Nô. « Dans ce théàtre, lorsqu’il met son masque, l’acteur de Nô quitte symboliquement sa personnalité propre pour prendre celle du personnage qu’il va incarner. » Puis-je affirmer qu’il s’agit bien de lui derrière tous ces masques? « Oui c’est moi, mais j’ai enlevé les rides ! »

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À la question du choix des autoportraits, il répond qu’il s’agit d’une évidence. « Ces autoportraits, ce sont mes racines et l’idée de cacher, de masquer mes peurs est très présente dans ce travail. » On frôle la psychanalyse alors je me lance sur la question des sentiments. « Entre l’amour et l’art il n’y a qu’un pas et, aujourd’hui encore, j’aimerais trouver une personne avec qui partager mon univers, ma vie. Le partage en amour est quelque chose d’essentiel. » Que faut -il faire pour vous séduire ? « Il faut être généreux et avoir beaucoup d’humour ». Le bon goût prend une allure de pléonasme, mais Kenzo est-il un homme facile à vivre? « Avant je pensais être un homme facile à vivre mais en fait, j’ai toujours froid. » Tous ces traits d’humour cachent peut-être une personnalité fragile ; Kenzo semble s’en accommoder : « Si on vous demande si je suis fragile, vous direz que j’ai souvent mal à la gorge. » J’ai ma réponse. Je connaissais le nom Kenzo, je retiendrai celui de Takada.

  • Si vous étiez une oeuvre d’art? Une statue de Buddha.
  • Que vous inspire votre prénom? Il sonne à l’oreille comme sérieux, un peu trop « business man ».
  • Quel est votre juron préféré? Merde ! Je jure en français.
  • Est-ce que vous aimeriez être votre ami? Oui, mais c’est difficile.
  • Thé vert ou vodka? Les deux !
  • Quel est votre parfum? Depuis 89, je porte Kenzo pour Homme.
  • Quel sens seriez-vous prêt à sacrifier ? Le Toucher.
  • Votre livre de chevet? Neige de Printemps de Yukio Mishima.
  • Quelle critique vous a le plus blessé? En 1971 à Tokyo lors d’un défilé, un journaliste a dit: « c’est un paysan qui a réussi à Paris en utilisant les geishas et le Fujiyama. Je suis rentré chez moi et j’ai pleuré. »
  • Alors rions, qu’est-ce qui vous fait rire ? Les grosses bêtises, j’en ai fait beaucoup!
  • Ce qui peut vous énerver en dix secondes ? Le manque de ponctualité.
  • Est-ce que vous avez menti durant cette interview ? Non … enfin, je ne crois pas !

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Photos: Mustafa Ozgun

2 commentaires sur « Sous les masques de Kenzo Takada »

  1. Un grand Monsieur que KENZO que depuis des décennies j’admirais. Grand Monsieur que TAKADA que j’ai découvert grâce à vous Annabelle.
    Merci encore pour ces belles rencontres que vous nous apporter.
    Colette (cdirr)

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  2. J’aime beaucoup votre style, comme vous écrivez bien ! Ce que M. Kenzo dit de l’art et sa conception de l’esthétique en général me fait un peu penser à l’Oreiller d’herbe de Soseki. J’ai repéré le Mishima dont il parle chez un bouquiniste, j’irai l’acheter lundi. Cela prolongera agréablement cette visite chez un grand artiste…
    Merci à vous chère Annabelle Baudin.

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