Franck Provost, 40 ans de passion au peigne fin

Pupille de la nation, Franck Provost aurait pu embrasser une carrière au service de la France. C’est pourtant, la voie de l’apprentissage qui permettra à l’homme aux mains d’argent de faire rayonner son pays.

Franck Provost m’accueille rue du Faubourg Saint Honoré dans son vaste bureau  sobre et épurée, révélant un goût prononcé pour l’art contemporain. La pièce très lumineuse est d’une élégance minimaliste. « L’élégance », voilà ce qui à première vue semble le caractériser. Il se lève et m’invite à m’asseoir avec une courtoisie presque solennelle.

C’est dans cet environnement dépourvu de fioriture qu’il prend le temps de se livrer avec une certaine parcimonie, rehaussée de temps à autres par quelques notes de pudeur. Franck Provost n’est extravagant ni dans ses paroles, ni dans son environnement.

L’année passée a été son année puisqu’il a célébré les quarante années d’un métier dont la passion reste flamboyante. C’est le regard tourné vers l’ailleurs, presque lointain, qu’il avoue ne pas avoir vu le temps s’écouler. Profondément épicurien, il conjugue sa vie au présent, et gare à celui qui lui demande son âge ! « C’est peut-être la seule question qui me déstabilise, d’ailleurs je n’aurais pas dû vous dire cela » confit-il avec une malice.

Si l’apprenti qu’il était a réussi à fédérer autour de son nom, devenu au fil du temps une marque mondialement reconnue, c’est parce qu’il a avant tout su faire de son travail une histoire collective, une aventure humaine.  De fait, rencontrer Franck Provost c’est d’abord découvrir un clan, faire connaissance avec une famille unie et soudée jusqu’au labrador de Fabien, son fils, qui s’invitera discrètement durant l’interview.

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Le « secret » de sa réussite prend donc racine dans la transmission. En formant dès le départ ses collaborateurs, il a ensuite œuvré pour les garder auprès de lui en les impliquant fortement dans son aventure.  « J’ai toujours tout fait pour garder mes équipes et les associer à notre succès. Je ne voulais pas qu’ils aient envie d’aller voir ailleurs. » Cette intelligence de l’humain et cette intuition redoutable,  il les a sans aucun doute hérités de son père. « C’était un homme  visionnaire et à l’écoute. D’ailleurs, je ne supporte pas les personnes qui ne savent pas écouter les autres. »

Passant ainsi les premiers souvenirs de son enfance au peigne fin, il évoque à demi-mot la mémoire de ce père qui l’a toujours guidé dans ses choix. « Il était militaire et invalide de guerre. De ce fait, j’étais pupille de la nation. » Le jeune adolescent avait donc la possibilité d’intégrer l’Institut historique du Prytanée afin d’embrasser une carrière dans l’armée. « Je n’étais pas emballé par l’idée. J’étais un adolescent assez ingénu et l’école militaire exige un niveau scolaire élevé. Ce n’était pas vraiment fait pour moi. » Je lui précise alors que sa fille Olivia, aujourd’hui Directrice de la Communication du groupe Provalliance, argue dans son ouvrage « Sans Rendez-Vous » qu’il était un adolescent « plutôt vif, (…) préférant bricoler une Mobylette pour rejoindre plus vite sa petite amie du moment. » Il semble alors gêné. Il marque une pause. « J’étais surtout insouciant ».

« Un gosse sans passion particulière » mais au caractère bien trempé, qui grandit au Lude, un petit village dans la Sarthe, voilà qui esquisse le portrait de celui qui deviendra le leader européen de la coiffure et le numéro deux mondial.

Franck Provost me dévoile alors que c’est une circonstance absolument anecdotique qui fait basculer sa vie.

Un jour ordinaire où sa mère se rend chez le coiffeur de son village, celui-ci lui fait savoir qu’il cherche un apprenti. Le lendemain de cette visite, Franck Provost obtient le poste. « J’avais 14 ans. Je me souviens surtout des odeurs de l’ammoniaque se mêlant aux effluves des bombes de laques utilisées à outrance à cette époque. C’était fastidieux. Je rentrais très tard le soir car il fallait faire le ménage et nettoyer le sol après le départ des dernières clientes. » Ces tâches revêtent un caractère sans intérêt aucun pour l’adolescent qu’il est. Il passe cependant trois ans dans ce salon du Lude et obtient son CAP « Je n’étais pas passionné mais j’avais la volonté d’aller jusqu’au bout. »

A 17 ans, CAP en poche, il peut enfin s’émanciper. « J’ai commencé à travailler comme débutant-coiffeur dans un salon à La Flèche mais je végétais un peu, j’étais assez nonchalant. C’est mon père, qui a toujours eu un temps d’avance sur l’époque, qui m’a poussé à m’installer à Paris. Il avait de l’ambition pour ses enfants, et j’ai suivi ses conseils. »

En arrivant à Paris, « petit provincial débutant »,  il travaille dans plusieurs salons. Le premier se trouve place de Clichy. La clientèle y est majoritairement constituée de filles du quartier travaillant dans des clubs le soir. Cette anecdote le fait encore sourire. « Mes clientes étaient des filles plutôt sympas avec moi, mais elle ne repartaient pas super bien coiffées. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que je ne savais pas travailler. » Franck Provost cherche alors un nouveau patron dans un salon plus traditionnel afin d’acquérir l’expérience nécessaire et les fondamentaux du métier.

Il se noue d’amitié avec un groupe de jeunes coiffeurs qui l’introduisent dans « Le Cercle des Arts et Techniques », club où il participe à de nombreux « trainings » nocturnes destinés à accroître la technique, la rapidité et la créativité.

« Je me suis découvert un esprit de compétiteur. J’aimais vraiment me mesurer aux autres, me battre pour gagner des concours. En bref, être le premier. C’est là que mon déclic pour la coiffure a eu lieu. »

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A 20 ans, il prend la direction de la Touraine où il n’échappe pas au service militaire. A l’armée, il est affecté aux tontes des cheveux de ses camarades. Mais imaginer un instant que le jeune homme ambitieux allait se cantonner à ce genre de tâches répétitives serait se méprendre. Très vite,  il prend conscience du « pouvoir qu’offre son métier ». Il propose alors à ses supérieurs d’ouvrir un salon de coiffure pour dames au sein de l’école militaire destiné au personnel féminin de l’armée. « Le colonel était ok car je coiffais sa femme et quand on coiffe la femme du colonel, on est intouchable » se souvient-il amusé. « C’est aussi là que j’ai compris que si l’on sait exploiter ce métier et prendre des risques alors la chance est au rendez-vous. »

Retour à Paris, aux trainings et aux concours. « Je me suis vraiment pris au jeu, mais j’avoue que mon objectif était quand même de battre les autres. Dans la vie, on a envie de gagner, non ? »

A cet instant, la porte de son bureau s’ouvre. Son fils, Fabien Provost, Directeur Artistique du groupe apparaît sans crier gare, probablement à la recherche de son labrador confortablement niché aux pieds de son père. Nous n’avons pas le temps de nous saluer que Franck Provost s’exclame : « Mais comment tu es coiffé ! » Silence et stupeur.  Fabien, très bien coiffé au demeurant, ne semble pas surpris par cette clameur déconcertante de spontanéité. Il se présente, jovial et souriant en repassant furtivement sa main dans sa chevelure. Rien, absolument  n’échappe à l’œil aiguisé de Franck Provost.

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Chez les Provost, la passion pour la coiffure se révèle donc être une histoire de famille. C’est d’ailleurs avec son épouse Natacha, rencontrée lors d’un travail saisonnier chez un grand coiffeur à l’Alpe-d’ Huez, que l’aventure commence réellement. En avril 75,  ils inaugurent ensemble leur premier salon à Saint Germain en Laye dans les Yvelines, aux portes de Paris. « C’est une affaire que nous avons développée ensemble avec les moyens du bord. Ce salon que nous venions d’acquérir était en déconfiture. Nous l’avons repeint en blanc pour lui offrir un aspect plus contemporain. »        

L’esprit vif et ingénieux, il propose un concept novateur aux habitants de Saint Germain en Laye: les journées continues et sans rendez-vous. « On s’est naturellement rendu compte que les rendez-vous cela ne rimait à rien. Quand une cliente se présente, on tache de la recevoir même s’il y a un peu d’attente. D’où ce concept qui nous semblait évident.»

Je lui demande alors qu’elle serait l’idée « révolutionnaire » que devrait avoir un jeune qui, aujourd’hui, souhaiterait suivre son chemin ?

« Il faut réfléchir aux opportunités que propose l’univers du digital. Grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication il est tout à fait possible de partir à la conquête de l’international avant même d’avoir conquis le territoire français. »

L’entreprise de Saint Germain en Laye semble prendre une allure pérenne et Franck Provost continue de participer aux concours. En 1976, il décroche le titre de Champion de France et un an plus tard celui de Champion du Monde de la coiffure.                                           Lorsque l’on gagne des récompenses de cette envergure, les grandes entreprises se manifestent. Ainsi, l’Oréal lui propose de réaliser des shows de coiffure à travers le monde pour promouvoir ses produits. « Cela m’a permis d’affiner mon savoir-faire mais j’ai vite réalisé que la presse ne viendrait pas me voir dans un salon de banlieue parisienne. Il fallait absolument que je m’installe à Paris. »                                                                                                    

Quatre ans plus tard, Franck Provost peut s’offrir ce qui représente à ses yeux « un symbole » de réussite en s’installant à Paris, au 61 avenue Franklin Roosevelt. Le démarrage de ce vaisseau amiral de l’enseigne dans le 8ème arrondissement est pourtant rude. « J’ai hésité à vendre le premier salon car c’était difficile. »

Installé tard dans le métier, Franck Provost n’a ni la notoriété, ni l’argent suffisant pour s’offrir les campagnes de publicité nécessaires à son rayonnement. De plus lorsqu’il ouvre ce premier salon parisien, la concurrence est déjà bien installée. « Avec le recul, j’ai l’impression que cela a été presque plus difficile de passer de un à deux salons que de 600 à 2000. »                                                                                                                               

Franck Provost et son « clan » persévèrent. Pour faire face à la concurrence,  ils  réfléchissent à la mise en place de publicités détournées, c’est-à-dire à moindre coup.  « Un jour, une cliente qui était l’assistante du producteur Gérard Louvin me proposa lors de son brushing hebdomadaire de coiffer, contre citation, la complice de Jean-Pierre Foucault dans Sacrée Soirée. » Entre Jean-Pierre Foucault et Franck Provost la complicité est immédiate. « J’ai accepté même si ce n’était pas payé. Au début j’avais très peur de décevoir. C’est un microcosme mais très vite une confiance avec les artistes s’installe. » Les années 80 font de Franck Provost le coiffeur incontournable du petit écran. Il s’offre ainsi une visibilité nationale sans débourser un sou de publicité, faisant de son « nom » une « marque » à part entière.

C’est aussi durant cette période qu’une vingtaine de salons Franck Provost s’est ouvert, principalement à Paris et en proche banlieue. Grâce aux concours et aux prestations audiovisuelles, Franck Provost se fait un nom. Coiffeur ambassadeur de la marque l’Oréal, il reconnait être « dopé » aux concours, à la compétition, mais cela ne lui suffit pas.

En 1990, une vraie équipe de coiffeur studio est mise en place pour assurer les demandes des diverses chaînes et maisons de production. C’est aussi grâce à ses équipes qu’il a formées et qui s’agrandissent d’une année à l’autre que Franck Provost décide de poursuivre son développement.

« La clef de mon succès, c’est que j’ai souhaité en faire une histoire collective. J’ai associé mes collaborateurs, je leur ai donné des parts. Si vous voulez que les autres vous suivent, il faut croire en vous. »

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Dès 1995, il décide de partir à la conquête de l’international. Conquête, qui démarre d’abord avec des franchises. « Devenir franchisé demande beaucoup d’implication. C’est pour cela que l’accès à la franchise n’est pas donné aux non-coiffeurs. » Ce sont donc des coiffeurs qui sont sélectionnés et non des investisseurs. C’est pourquoi les « académies »  de formation sont créées. Puis dès les années 2000 vient le rachat successif de petites enseignes. Tout s’accélère grâce à la fusion avec le groupe Régis, qui avait déjà investi en Europe sur des marques concurrentes comme Jean Louis David. Cette fusion avec le leader mondial, que Franck Provost voit comme sa « plus grande réussite », permet à l’entreprise de structurer son développement en Europe puis en Asie.

Franck Provost reste pondéré lorsqu’il aborde le sujet de sa réussite à l’international. Il estime avoir eu la chance de choisir un métier dans un secteur protégé, qui ne souffre pas de la concurrence des pays émergents sur le label Paris, ni du e-commerce et qui échappe à toute menace de délocalisation.

A l’écouter, on comprend vite qu’il ne considère rien comme acquis. La remise en question permanente fait aussi parti de son moteur. « La vie est un éternel recommencement, il y a toujours quelque chose à faire, à construire, à racheter. » Franck Provost semble s’ennuyer vite lorsque l’énergie de l’ambition n’est pas au rendez-vous.

Ainsi, fidèle à son engagement pour transmettre le meilleur de la coiffure, en avril 2007 il créé le groupe Provalliance. Cette entité comporte l’intégralité des activités du groupe Franck Provost ainsi que les activités Europe de Régis. Engagement récompensé par une Légion d’Honneur en 2008 qu’il arbore sobrement sur sa veste noire. « Vous savez, je crois qu’il n’y a que dans le dictionnaire que le mot réussite vient avant le mot travail. »  Je lui demande alors ce que cette « Réussite » évoque pour lui. Il terminera par ces mots : « Réussir, c’est une façon de rendre hommages à ceux qui ont cru en vous. »

 

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